Choeur de Résonances

 

La nuit venait de tomber.

La journée n'avait été qu'une longue course harassante. Il fallait prendre du repos et se sustenter. Bien que la Communauté soit habituée à ces longues courses à un rythme que beaucoup n'aurait pu soutenir, elle était néanmoins astreinte à se ménager des temps de récupération.

Le repas avait été frugal et les compagnons se préparaient pour une courte nuit afin de recouvrer quelques forces. L'elfe s'approcha et les interpella :

- Mes amis, je crains de retarder l'heure de votre repos et je m'en excuse. Si vous voulez bien me suivre.

Et sans même attendre l'assentiment de ses compagnons, l'elfe tourna les talons, les invitant à le suivre. Légèrement surpris, mais sans un mot, ils s'engagèrent à sa suite.

Le chemin fut bref. Quelques minutes suffirent à atteindre un lieu caché et accueillant comme seuls les elfes savent les trouver. C'étaient un petit coin de verdure, un filet d'eau passait non loin d'un petit espace dégagé. Tout autour, la végétation, arbres, buissons et plantes ainsi que des rochers de tailles imposantes semblaient interdire tout accès. Il fallait se glisser en deux rocs hauts de trois ou quatre mètres tout en écartant l'arbuste qui masquait ce passage.

Un feu discret mais chaleureux brillait au centre et des pierres plates avaient été disposées tout autour du foyer en guise de sièges. D'un signe l'elfe les invita à prendre place. Quand tous furent confortablement installés, l'elfe s'accroupit près du feu sans un mot, s'empara d'une coupe de bois un peu plus grosse qu'un bol et fit tomber à l'intérieur quelque chose qui ressemblait à des feuilles séchées comme pour préparer une sorte d'infusion.

Puis, à l'aide d'un récipient plus petit, de bois également, il préleva en plusieurs fois l'eau frémissante qui se tenait dans une simple peau de cuir suspendue au dessus des braises par un trépied fait de branches. La peau, avec le poids de l'eau et la façon dont elle était suspendue et rattachée aux branches par des lanières de cuir, avait une forme de vasque. L'eau avait détrempé le cuir l'empêchant de brûler.

Il versa donc l'eau frémissante dans la large coupe de bois contenant les feuilles d'infusion. Un arôme suave s'en dégagea instantanément. Il tint quelques instants la coupe entre ses mains, laissant le temps aux végétaux d'infuser puis il tendit le récipient à Arlan qui se trouvait assis à sa droite.

- Buvez.

Le rôdeur s'exécuta puis tendit la coupe à Gunard. Ce dernier but et fit suivre en tendant le récipient à Eodrec. Le cavalier but à son tour et transmit le breuvage à Théo. Le hobbit huma la mixture, la porta à ses lèvres et avala quelques gorgées, extraordinairement sans faire de commentaire. Quelque chose lui intimait le silence.

L'elfe sourit.

- Ne vous inquiétez pas, il ne s'agit pas d'une drogue ni d'un poison. Ce breuvage devrait en partie compenser le sommeil que je vous dérobe. Il apaise et délasse les corps fourbus cependant qu'il affute l'esprit et augmente son acuité. J'en conviens, c'est assez paradoxal, mais dois-je vous rappeler que c'est un breuvage elfique ?

Ce trait d'humour, le caractérisait et rassurait, et en cet instant où tous se demandait de quoi il retournait, cela eut un effet apaisant.

- Je vois à vos visages et à vos regards que vous vous questionnez. En effet, cela n'est guère dans mes habitudes de recourir à un tel...protocole...et de prendre ainsi la parole.

Il laissa glisser quelques instants laissant à chacun le soin de prendre l'exacte mesure du moment.

- Je vous demande de m'écouter jusqu'au bout sans m'interrompre.

Accroupi sur ses talons, l'elfe pivota lentement de manière à faire face à Eodrec, planta son regard dans le sien et parla :

- En vérité, il est assez étrange de constater la rapidité avec laquelle nous vous avons accordé notre confiance, Eodrec fils de Méathec. Vous êtes assis parmi nous.

Encore un long silence qui semblait nécessaire pour méditer cette remarque lourde de sens.

- Est-ce l'intuition qui murmure à notre oreille que vous n'avez pas croisé par hasard le chemin de nos destins ? Je l'ignore. Mais je sais que nous avons été trahi bien des fois, trahi même par ceux du sang.
Aussi je vous le dis sans détour, Eodrec fil de Méathec, si par quelque prodige que ce soit, vous étiez amené à emprunter ce noir chemin, sans hésitation aucune, un de mes traits vous transpercera le cœur dans l'instant même.

Le feu crépita, quelques étincelles volèrent dans la brise nocturne. Il releva la tête à nouveau vers Eodrec.

- Je suis navré de devoir vous faire entendre de si dures paroles mais je suppose que vous commencez à mesurer l'étendue des enjeux. Et pour cette raison même, il ne peut être envisageable de mettre en péril cette Communauté et ce qu'elle représente.


Il leva la main et poursuivit :

- Ceci n'était qu'un préambule, j'en viens maintenant à l'essentiel.

Il pivota à nouveau pour faire face à tous.

- Permettez-moi de vous rappeler, autant pour nous nous que pour Eodrec, la nature de ce nous nommons notre Communauté. Au départ, il ne s'agissait que d'un groupe étrange, groupe formé dans l'urgence d'un contexte donné. Ce contexte fut tel que très vite nous avons compris que nous nous étions aventurés dans une voie où nul retour n'était possible à moins d'abdiquer honneur, fierté, liberté...à moins de refuser de vivre.

- Chacun de nous a donc mis en sommeil sa mission première et nous nous sommes unis instinctivement pour faire face à la menace. Cette union, progressivement s'est transformée en Communauté. Nous ne sommes pas seulement des frères d'armes bien que chacun ait vu sa vie de nombreuses fois sauvée par l'un ou l'autre. Nous sommes une Communauté car le lien qui nous unit dépasse de beaucoup le groupe et les individus qui le constituent. Nous sommes une Communauté car nous sommes au service d'une cause qui supasse de loin nos propres intérêts, nous sommes au service de la Terre du Milieu et donc des Peuples Libres qui l'habitent.

Il s'interrompit.

- Nous ne sommes ni au service des Elfes, ni des Nains, ni des Hommes, ni des Hobbit mais au service de tous, sans distinction. C'est là notre force et notre spécificité. En tant que tel, nous n'avons aucune obédience à observer envers quelque Maître, Seigneur ou Roi de quelque peuple que ce soit.

A nouveau un silence.

- Cela est une terrible responsabilité car nul ne peut prendre les décisions qui nous incombent à notre place et toute erreur de notre part engage et concerne l'ensemble de la Terre du milieu et des Peuples Libres. Des erreurs, nous en avons commises et je crains que nous en commettions d'autres.

Abruptement, il se mit à chanter. Une forme de prière pour demander sagesse et clairvoyance. Puis il reprit.

- Après avoir rappelé la nature de cette Communauté que nous formons, j'aimerai aborder les objectifs qu'elle poursuit concrètement.

Pour moi, ils sont au nombre de deux : lutter au cas par cas, au coup par coup contre les urgences qui se présentent,  innombrables formes d'attaques de l'ennemi dans lesquelles nous n'avons guère l'initiative car nous subissons ces assauts aussi nombreux que variés dans leur nature. Notre course actuelle, dans laquelle nous sommes engagés, en est un parfait exemple.

Le second objectif plus vaste, plus complexe mais aussi le plus important est de réunir les objets de pouvoir. D'une part pour éviter qu'ils ne tombent aux mains de l'ennemi et d'autre part parce que sans eux, nous le savons tous aujourd'hui, aucune victoire n'est possible. Ils sont notre seul recours pour tenter de combattre efficacement l'Ennemi et peut-être de le vaincre.

Une fois encore, il laissa le temps à ses compagnons d'assimiler ces propos.

- J'en arrive maintenant au point primordial que je voulais aborder avec vous : les objets de pouvoir et la façon dont nous les considérons. C'est un fait, nous recherchons ces objets de pouvoir. Mais nous sommes-nous vraiment poser la question de savoir ce qu'il faut en faire ?

Parce que ce sera à nous de choisir ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire. Tout à l'heure, je vous rappelais non sans raison la nature de notre Communauté et le fait que nous n'étions soumis à aucune obédience.

 A qui donc devrons remettre et où placer ces objets de pouvoir ?

Nombreux sont ceux qui les réclament en proclamant haut et fort que c'est pour le bien de tous cependant qu'ils ne poursuivent en fait que la recherche d'un pouvoir personnel pour assouvir leurs ambitions.

Mais ce que tous ou presque oublient, c'est que les objets de pouvoir n'ont que relativement peu d'intérêt quand ils sont considérés un à un.  Bien sûr chacun d'eux semble receler un pouvoir extraordinaire mais ce pouvoir n'est rien comparé à celui qui émerge quand ils sont en résonnance les uns avec les autres. C'est beaucoup plus que la juxtaposition ou même que la somme de tous ces pouvoirs réunis. Le tout ou l'unité dépasse de beaucoup la somme des parties.

Ce qu'il nous faut envisager, ce ne sont pas les objets de pouvoir un à un mais en tant qu'un tout, qu'un ensemble qui irradie une puissance telle qu'elle dépasse l'entendement du plus grand nombre.

A nouveau on entendit le feu crépiter dans la nuit claire. L'elfe reprit d'une voix encore plus douce et basse :

- Enfin, pour en terminer, pour que ces cœurs ou objets de pouvoir résonnent à l'unisson et dans leur pleine puissance, il faut qu'ils soient disposés selon un schéma, une trame particulière.

Ici, un nouvel obstacle se présentera. Nous n'aurons pas devant nous de simples ambitieux, mes des êtres parmi les plus grands et les plus puissants de ce monde considérés aussi comme les plus sages : des hauts-elfes.

- Pourquoi ?

- Parce que beaucoup d'entre eux préconiserons de restaurer un ordre antique, d'utiliser une trame telle qu'elle puisse restaurer Arda dans sa splendeur originelle à l'aube des âges.

- C'est le rêve de tous les elfes ou de beaucoup d'entre eux : retrouver Endor dans la magnificence de sa première aurore.

- Mais s'il y a bien une chose que j'ai appris en marchant à vos côtés et en parcourant les chemins d'Arda, c'est que le monde change, irrémédiablement, irrévocablement et que le passé ne peut exister que dans nos mémoires. On ne peut restaurer ou rétablir ce qui est achevé et passé, ainsi en est-il de la volonté d'Eru.

- Les Elfes s'en vont et laisse Arda en héritage aux Avani, aux Successeurs. Et c'est ce monde que nous devons protéger et sauver si cela nous est permis. Aussi les Cœurs de Résonnance doivent-ils vibrer en harmonie avec la réalité de ce monde qui est le nôtre aujourd'hui et non selon quelqu'antique souvenir aussi beau soit-il.

- Notre volonté devra donc sans doute s'opposer aux Anciens pour que puisse naître un ordre nouveau.

- J'ai parlé.

- Je vous laisse à présent trouver un repos mérité.

Sans leur laisser le temps de rétorquer quoique ce soit, ce qui était d'ailleurs inutile tant chacun semblait plonger dans ses méditations, l'elfe s'éloigna de son pas léger.