PARTIE 3 [MUSIQUE] sorrow2.mp3 Un éclair aveuglant se produisit et ils furent à nouveau près du bassin. [IMAGE] 16-cascade.jpg Avec une infinie douceur elle l’embrassa et les larmes bleues qui coulaient de leurs yeux se mêlèrent. C'était comme un ciel d'azur qui naissait de leurs larmes lumineuses. Quoiqu’il advienne, encore et encore, ils finissaient toujours par se rejoindre pour n’être plus qu’Un. - Vous m’avez trouvé, fit-il faiblement. Les forces lui manquaient. Alors Apruivë l’aida à s’allonger dans l’herbe verte. - J’ai murmuré dans le langage de l’Onde, ajouta-t-il doucement, pour venir caresser les rivages de votre âme… [IMAGE] 17-rivage-roses.jpg - Je sais, Bien-Aimé, j’ai entendu le ressac chanter sur la grève de l’Autre Monde, je savais que vous y demeuriez et je suis venue jusqu’à vous… - Alors, vous avez connu le Rite de l’Eau. Je vous apprendrai aussi le Murmure des Vagues afin que vous n’ignoriez rien des Chemins Bleus… - Je sais, autrefois, vous m’avez fait ce serment. Vous m’avez dit que vous me conduirez sur la Terre de Lumière, là où chantent les vagues. Je n’ai pas oublié… - Moi non plus et je languis de vous mener en ces lieux. Je ne vous l’ai jamais dit, mais j’espérais que vous accepteriez de devenir la Dame de Ceven Galad… - Mais Finaël, je suis déjà votre Dame, à jamais ! Mais si vous m’apprenez le Chant des Vagues, alors, je pourrais aussi devenir la Dame de la Terre de Lumière… Elle le regardait avec une infinie tendresse. - Alors, je peux goûter un peu de repos, je me sens si las… - Laissez les Rêves Bleus vous bercez, je veille sur vous. Et si d’aventure, vous aviez la mauvaise idée de m’abandonner ici, j’irais à nouveau vous chercher, vous le savez, n’est-ce pas ? Il lui sourit, lui prit la main et glissa, paisible, dans le monde des songes. Le soleil était à son zénith mais le jour restait pâle et blafard. Un frémissement alerta Apruivë. Elle bondit, saisit son arc que Finaël avait emmené, sortit vivement une flèche du carquois et banda l’arc. D’instinct, elle s’était positionnée accroupie au-dessus du corps de son amant, dans une attitude d’absolue protection. [IMAGE] 18-apruive-protection.jpg Elle n’était plus une elfe, mais un fauve, une louve prête à donner sa vie pour sauver son compagnon. Elle ne reculerait devant rien et combattrait jusqu’à la mort. Il n’y avait pour elle, et pour lui, nulle alternative possible. Une ombre bougea et le trait mortel s’envola instantanément. C’était une réaction purement instinctive, la femme elfe, en cet instant, n’était plus un être doué de raison, mais un animal farouche prêt à défendre sa vie et celle de celui qu’elle protégeait. [IMAGE] 19-apruive-arc.jpg La flèche, par chance pour le chevreuil, fut ralentie par des branches et transperça de part en part un jeune arbre, gros comme un bras. La flèche stoppa net sa course à quelques centimètres de l’œil du pauvre animal qui détala sans demander son reste. L’elfe avait déjà engagé une seconde flèche. Mais le silence immobile et profond de la forêt avait repris ses droits. Lentement, l’œil aux aguets, elle relâcha la tension de la corde. Affaiblie, elle l’était certainement, mais elle n’en demeurait pas moins une guerrière particulièrement dangereuse. Il fut heureux qu’aucun être humain n’arrivât jusqu’à eux. C’était, de toute façon, hautement improbable étant donné l’endroit où ils avaient trouvé refuge. Quiconque se serait approché aurait été en danger de mort. Apruivë finit par relâcher sa vigilance et glissa, malgré elle, comme son compagnon, dans l’univers des songes. Ce fut Finaël qui sortit le premier de sa torpeur. Il bougea lentement et Apruivë réagit instantanément. Elle se redressa, le contempla un instant, le regard lumineux, et se plaqua contre lui en l’embrassant avec fougue et passion. Il lui rendit son baiser et prit doucement son visage entre ses mains : - Quelle ardeur, Bien-Aimée ! Elle l’observa un moment en souriant : - Je suis tellement heureuse d’être à nouveau à vos côtés ! Et elle se blottit aussitôt contre lui dans une tendre affection. - Je voudrais rester ici des siècles durant, tout près de vous, loin de tout, finit-elle par dire d’une voix douce. - Je partage ce désir également mais nous n’avons que trop tardé. Nos compagnons doivent être inquiets et le moment est mal venu pour les plonger dans le trouble et les distraire de leur tâche. Nous devons au plus vite les rejoindre et leur apprendre la menace qui pèse sur le convoi. - Vous avez raison hélas et je crains qu’il ne nous faille bien plus de temps que d’ordinaire pour accomplir ce long trajet. A regret, elle mit à fin à son étreinte et se releva. Sa nudité était le vêtement qui lui seyait le mieux. Elle tendit le bras pour aider son compagnon à se lever. Puis elle enfila ses vêtements, remit l’arc et le carquois à l’épaule. De son côté, Finaël faisait de même. La longue course qui les attendait ne l’enchantait guère vu l’état dans lequel ils se trouvaient. Mais avaient-il le choix ? Ils furent près en quelques instants. Apruivë s’approcha de lui et l’embrassa une nouvelle fois, très délicatement. Puis elle planta son regard dans le sien : - Vous le savez n’est-ce pas ? L’elfe blond acquiesça en fermant les yeux un instant. Elle reprit d’une voix étonnement grave. Les accents de la langue elfique faisait frémir la nature environnante : - Si j’avais échoué à vous ramener, je ne serais pas revenue. Je serais restée à vos côté sur les Rivages de l’Autre Monde. Nous n’existons que l’un par l’autre, unis à jamais dans le Mystère d’Arda. - Eternellement Un, poursuivit Finaël. La mort de l’un signifie la mort de l’autre, ainsi est la nature du lien qui nous unit à jamais mais pas une seconde je ne regrette qu’il en soit ainsi. - Non seulement, je ne regrette rien non plus, Bien-Aimé, mais je rends grâce aux Valar de pouvoir aimer à ce point. Son regard se perdit dans celui de son amant et, pendant un instant, elle ignora où se trouvait la frontière entre leurs âmes et si même elle existait. Elle eut l'intuition, et cela exhalait le parfum exquis de la vérité, qu’ils ne formaient qu’un seul être avec deux visages. - Allons, il est temps ! dit-elle en lui prenant la main et en se mettant en route. Seulement quelques heures s’étaient écoulées depuis l’heure de midi. En temps ordinaire, ils se seraient élancés dans une course folle mais ils durent se contenter de marcher. Il leur arrivait même de trébucher ou de glisser comme le feraient des humains patauds. Alors, leurs regards se croisaient et ils lisaient chez l’autre la même déception devant leurs pitoyables efforts. Ils s’arrêtaient souvent pour reprendre des forces en grignotant des fruits secs, en se désaltérant dans les ruisseaux qu’ils traversaient. Apruivë décida même, lors d’une de leurs nombreuses haltes, de confectionner une boisson revigorante. Cela leur fut bien utile mais insuffisant. Ce fut Finaël qui s’effondra le premier. Il trébucha et dut mettre un genou à terre. Les deux mains à plat sur le sol, il luttait pour ne pas verser sur le côté. Elle fut instantanément à ses côtés. - Finaël, nous devons faire une pause… Après un long silence il finit par répondre : - Ce serait si plaisant de m’allonger à vos côtés mais nos compagnons sont en danger… - Danger ou pas, si nous mourrons, nous ne leur serons pas d’une grande utilité, Bien-Aimé ! - Vos paroles sont sages, comme toujours. Je suis heureux que vous soyez avec moi… - Je ressens exactement la même chose et je n’ai envie d’être nulle part ailleurs qu’ici, en ce moment, avec vous…même si nous ne sommes guères brillants, fit-elle amusée. - C’est le moins qu’on puisse dire, deux êtres pitoyables perdus au milieu de nulle part. Pour sûr, nous avons fière allure ! Il souriait également. Même en ce moment extrême, sans ressources, sans recours, au bout de leurs forces, l’humour et la tendresse ne les quittaient pas. S’ils en avaient eu la force, ils auraient ri de se voir ainsi. Mais il fallait se remettre en route. Une fois de plus. - Prêt ? lui fit-elle avec un sourire. - Hum…murmura-t-il, mauvaise question ! Mais il lui fit un clin d’œil et trouva l’énergie de se remettre debout. - Une idée du temps et de la distance ? demanda-t-il. - Je suis tellement concentrée pour rester debout que j’ai un peu perdu mes repères. Mais je crois que nous sommes dans la bonne direction, si je me fie au soleil, lui répondit-elle. Et ils poursuivirent leur marche, gardant le silence pour économiser le peu de forces qu’il leur restait. Un aigle planait au-dessus d’eux et lança son cri perçant. Les deux elfes s’arrêtèrent pour l’admirer et souffler un instant. [IMAGE] 20-aigle-ciel.jpg Puis leurs regards se croisèrent. Instantanément, ils projetèrent leurs esprits unis vers l’animal : - Trouve les hommes sur la route, trouve le convoi pour nous, ami, nous avons besoin de toi ! Le rapace s’éloigna, dans la bonne direction, mais rien n’était sûr. C’était un être libre et il agirait comme bon lui semblerait. Les deux elfes se remirent en marche pesamment. Ils ne ressemblaient pas vraiment à des Premiers-Nés. Dans le dénuement, ils apprenaient une dure leçon d’humilité.